Dernière mise à jour : Mercredi 14 octobre 2026, à 11:56.
Introduction : un double bouleversement atlantique
Des années 1760 au début du XIXe siècle, l’ensemble du monde atlantique est traversé par une série de ruptures politiques qui font basculer l’Occident de l’ordre monarchique et colonial vers l’ère des révolutions libérales et nationales. Ce moment, qu’Eric Hobsbawm a nommé l’« ère des révolutions », voit s’effondrer simultanément deux édifices de l’Ancien Régime : d’un côté, l’Empire britannique en Amérique du Nord, de l’autre, la monarchie absolue en France. Les deux processus ne sont pas étrangers l’un à l’autre : ils partagent un langage philosophique commun — celui des Lumières, du contrat social et des droits naturels — et se nourrissent mutuellement, la révolution américaine offrant un modèle à la révolution française, tandis que la faillite des finances royales aggravée par le soutien à l’insurrection des Treize Colonies précipite la convocation des États généraux. Mais cette période de libération des peuples européens et des colons blancs se double, sur le continent américain, d’une tragédie continue pour les peuples autochtones, dont la « révolution » constitue en réalité l’ouverture d’un cycle de dépossession et de violence. Comprendre cette décennie exige donc de tenir ensemble la promesse universaliste des droits de l’homme et les exclusions, les massacres et les dominations qui la contredisent.
I. L’Amérique britannique et la crise de l’Empire
Au milieu du XVIIIe siècle, l’Amérique britannique se compose de treize colonies installées le long de la façade atlantique, peuplées d’environ un million et demi de colons, placées sous la souveraineté de la Couronne mais habituées à une large autonomie fiscale et politique. La victoire dans la guerre de Sept Ans (1756-1763) contre la France, qui écarte cette dernière du Canada et de la vallée du Mississippi, laisse pourtant le trésor britannique écrasé de dettes. Londres décide alors de faire payer les colons et rompt avec la pratique antérieure d’un laisser-faire fiscal. Les taxes nouvelles — Stamp Act de 1765 sur le papier timbré, Townshend Acts, puis le Tea Act de 1773 — sont perçues comme une violation du principe ancien « No taxation without representation », selon lequel nul impôt ne peut être levé sans l’accord des assemblées élues des colons. La résistance s’organise : le Boston Tea Party de décembre 1773, où des colons déguisés en Mohicans jettent une cargaison de thé à la mer, provoque en réaction les « Intolerable Acts » qui ferment le port de Boston et suspendent les libertés du Massachusetts. C’est le point de non-retour.
II. La Révolution américaine et les batailles d’indépendance
La réponse coloniale prend une dimension politique lors du premier Congrès continental de Philadelphie en 1774, puis du second en 1775, alors que les hostilités ont déjà éclaté à Lexington et Concord. Le 4 juillet 1776, la Déclaration d’indépendance, rédigée notamment par Thomas Jefferson, proclame l’égalité des hommes et leur droit à la poursuite du bonheur, fondant une nation nouvelle sur des principes universels — tout en excluant de fait les esclaves noirs et les Autochtones. La guerre d’indépendance qui suit est d’abord difficile pour les insurgés : George Washington, à la tête de la Continental Army mal équipée, connaît des défaites et une retraite à travers le New Jersey. Le tournant vient de la victoire de Saratoga en 1777, qui convainc la France de s’allier officiellement aux insurgés par le traité de 1778, suivie de l’Espagne et des Provinces-Unies. L’apport de l’argent, de la flotte et des troupes françaises (Rochambeau, Lafayette, de Grasse) est décisif. La victoire de Yorktown en 1781, où l’armée de Cornwallis est cernée par terre et bloquée par la marine française, scelle l’issue du conflit. Le traité de Paris de 1783 reconnaît l’indépendance des États-Unis et fixe leurs frontières. La Constitution fédérale de 1787, puis le Bill of Rights de 1791, achèvent de doter la république d’un cadre institutionnel fondé sur la séparation des pouvoirs.
III. La mémoire monétaire : le billet d’un dollar
La jeune république a très tôt construit sa symbolique nationale sur ses pères fondateurs, et le billet d’un dollar en offre aujourd’hui encore la plus familière des expressions. Le portrait qui y figure est celui de George Washington, premier président et commandant victorieux de la guerre d’indépendance, figure tutélaire de l’union. Le revers du billet porte le Grand Sceau des États-Unis : d’un côté l’aigle à deux têtes héraldiques tenu dans ses serres les flèches et le rameau d’olivier, de l’autre la pyramide inachevée de treize degrés surmontée de l’œil de la Providence, accompagnée des devises latines Annuit cœptis et Novus ordo seclorum — « un nouvel ordre des siècles ». Cette iconographie, empruntée aux répertoires symboliques européens et maçonniques, traduit l’ambition d’une nation se pensant comme un nouvel ordre politique universel, tout en célébrant la rupture avec la monarchie. Le billet, modeste objet de la vie quotidienne, condense ainsi la mémoire révolutionnaire dans la circulation monétaire.
IV. Roxanne Dunbar-Ortiz et la relecture autochtone de la révolution
L’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, dans son ouvrage majeur An Indigenous Peoples’ History of the United States (2014), propose une relecture radicale de cette geste révolutionnaire. Pour elle, l’histoire des États-Unis ne saurait être racontée comme une succession de progrès libéraux sans être replacée dans le cadre du colonialisme de peuplement (settler colonialism) : la « révolution » des colons est, du point de vue des Autochtones, un acte de dépossession territoriale réitéré. Elle inscrit la violence contre les peuples amérindiens dans une logique structurelle d’élimination, héritée de l’expansion européenne et poursuivie par l’État américain, plutôt que dans une série d’excès accidentels. Cette perspective, qui a profondément renouvelé l’historiographie nord-américaine, oblige à lire les textes fondateurs — la Déclaration d’indépendance, la Constitution — à la lumière de leurs exclusions et à reconnaître que l’universalisme proclamé s’est accompagné, dès l’origine, de la négation des droits des premiers occupants du sol.
V. Les massacres de civils amérindiens
L’expansion vers l’ouest, loin d’être un simple mouvement de population, s’accompagne d’une violence systématique contre les civils autochtones. Tout au long de la période révolutionnaire et de la jeune république, des campagnes militaires visent les villages amérindiens accusés de s’allier aux Britanniques. Les expéditions Sullivan et Clinton de 1779, ordonnées par Washington, détruisent des dizaines de villages iroquois de New York et leurs récoltes, politique de la terre brûlée qui vise à affamer et disperser ces nations. Plus tard, des épisodes comme le massacre de Sand Creek en 1864 ou celui de Wounded Knee en 1890 prolongent cette logique de terreur dirigée contre les femmes, les enfants et les vieillards, et que les historiens qualifient de « massacres génocidaires », c’est-à-dire de l’anéantissement d’une partie d’un groupe destiné à terroriser l’ensemble. La démographie autochtone s’effondre : selon les estimations, la population amérindienne d’Amérique du Nord, proche de huit millions en 1492, a déjà chuté de moitié en 1776, et n’est plus que de l’ordre de six cent mille personnes vers 1800 dans les territoires de la future nation américaine. Maladies venues de l’Ancien Monde, guerres, déplacements et spoliations se conjuguent dans ce que beaucoup, à la suite de Raphael Lemkin, considèrent comme un génocide colonial.
VI. La Piste des Larmes
L’apogée de cette politique de dépossession est la « Piste des Larmes » (Trail of Tears), déplacement forcé et nettoyage ethnique d’environ soixante mille Amérindiens des « Cinq Tribus civilisées » — Cherokee, Muscogee (Creek), Seminole, Chickasaw et Choctaw — ainsi que de leurs esclaves noirs, entre 1830 et 1850. En application de l’Indian Removal Act de 1830, ces nations sont arrachées à leurs terres ancestrales du sud-est des États-Unis pour être parquées dans le « territoire indien » à l’ouest du Mississippi. La déportation des Cherokee en 1838, la dernière à l’est du fleuve, est provoquée par la découverte d’or près de Dahlonega en Géorgie en 1828 et la fièvre aurifère qui s’ensuit. Sur les routes de l’exil, l’exposition au froid, la maladie et la famine tuent des milliers de personnes avant même l’arrivée à destination. De nombreux chercheurs qualifient la Piste des Larmes de génocide, d’autres de nettoyage ethnique ; dans les deux cas, l’événement illustre comment la démocratie des propriétaires blancs s’est construite sur l’expulsion violente des peuples premiers.
VII. L’Europe en crise : les États généraux et le serment du jeu de paume
De l’autre côté de l’Atlantique, la monarchie française, affaiblie par une dette colossale où la participation à la guerre d’Amérique occupe une place non négligeable, par la cherté des grains et par l’impuissance de l’absolutisme à réformer la fiscalité, est contrainte de convoquer les États généraux en mai 1789 — la première réunion de cette assemblée depuis 1614. Réunis par ordre (clergé, noblesse, tiers état), les députés se heurtent immédiatement à la question du vote par ordre ou par tête. Le tiers état, qui revendique le doublement de ses représentants et le vote individuel, rompt avec l’ancien cadre : le 17 juin 1789, il se constitue en Assemblée nationale, puis, le 20 juin, privé de sa salle de réunion, se rassemble dans la salle du jeu de paume à Versailles et prête le serment fameux de ne jamais se dissoudre avant d’avoir doté la France d’une constitution. Ce serment du jeu de paume marque la naissance de la souveraineté nationale : le pouvoir ne procède plus du roi mais de la représentation du peuple.
VIII. L’abolition des privilèges et la nuit du 4 août
L’été 1789 voit s’effondrer l’ordre social de l’Ancien Régime. Après la prise de la Bastille le 14 juillet, la rumeur parcourt les campagnes et déclenche la « Grande Peur », soulèvement paysan contre les seigneurs et les châteaux. Pour apaiser le royaume, la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée nationale décrète l’abolition des privilèges : la noblesse et le clergé renoncent, dans un élan enthousiaste, à leurs droits féodaux, à la dîme, à la vénalité des charges et aux exemptions fiscales qui structuraient la société d’ordres. Cette abolition des privilèges détruit juridiquement l’édifice inégalitaire de l’Ancien Régime et prépare la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789, qui proclame la liberté, l’égalité devant la loi et la souveraineté de la nation. Le parallèle avec la Déclaration d’indépendance américaine est explicite : les deux textes affirment des droits naturels et universels, mais tous deux laissent dans l’ombre les esclaves et les peuples autochtones.
IX. Le manifeste de Brunswick et la chute de la monarchie
La radicalisation de la Révolution est accélérée par l’intervention extérieure. La tentative de fuite de Louis XVI à Varennes en juin 1791 avait déjà discrédité la monarchie ; la déclaration de guerre à l’Autriche en avril 1792 ouvre une période critique. En juillet 1792, le manifeste de Brunswick, publié au nom du duc de Brunswick commandant l’armée prusso-autrichienne, menace la ville de Paris de représailles militaires et, plus grave encore, promet de traiter les insurgés en rebelles dignes d’un supplice « militaire et criminel » s’il est fait violence au roi. Loin d’intimider, ce document, qui révèle la connivence supposée du souverain avec les armées étrangères, provoque l’insurrection du 10 août 1792 : les sans-culottes et les fédérés prennent d’assaut le palais des Tuileries, siège de la royauté, dans de violents combats où la garde suisse est massacrée. La famille royale se réfugie à l’Assemblée, qui suspend le roi. Cette prise des Tuileries renverse la monarchie de fait ; en septembre 1792, la République est proclamée et la Convention élue au suffrage universel masculin. L’exécution de Louis XVI en janvier 1793 consomme la rupture.
X. La Première République et la Terreur
La Première République, née sous la menace des armées coalisées et en proie à la guerre civile vendéenne, se durcit sous la pression des circonstances. Après l’éviction des Girondins en juin 1793, le pouvoir passe du fait à la Convention montagnarde puis au Comité de salut public dominé par les Jacobins et Maximilien Robespierre. La Constitution démocratique de 1793 est suspendue et le gouvernement révolutionnaire instauré. La Terreur, entre l’automne 1793 et l’été 1794, fait de la répression politique un instrument de salut public : le Tribunal révolutionnaire condamne environ seize mille personnes à mort, exécutées à la guillotine, tandis que les prisons se remplissent. Les Girondins, la reine Marie-Antoinette, puis les hébertistes et les dantonistes montent à l’échafaud. Cette violence d’État, à la fois défensive et idéologique, sauve militairement la République mais la discrédite. Elle s’achève le 27 juillet 1794 (9 thermidor an II) par la chute et l’exécution de Robespierre, suivie de la réaction thermidorienne et, en 1795, de l’instauration du Directoire, dont l’instabilité prépare la prise de pouvoir d’un homme.
XI. Le Consulat : Napoléon Bonaparte héritier et fossoyeur
Le coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) met fin au Directoire et instaure le Consulat, avec Napoléon Bonaparte comme Premier Consul. Le Consulat clôt la séquence révolutionnaire en prétendant en « terminer avec le roman des révolutions » : il en conserve certains acquis — l’égalité civile, la carrière ouverte au mérite, la vente des biens nationaux, la centralisation administrative — tout en restaurant l’ordre autoritaire et en refermant l’espace politique. La Constitution de l’an VIII concentre le pouvoir exécutif entre les mains du Premier Consul ; celle de l’an X (1802) fait de Bonaparte consul à vie. Viennent alors la réorganisation de l’État par les préfets, le Concordat de 1801 qui réconcilie la France catholique et l’État, la création de la Légion d’honneur, et surtout le Code civil de 1804, qui unifie le droit et consacre la propriété, l’autorité paternelle et l’égalité devant la loi civile. Le Consulat apparaît ainsi comme une synthèse ambiguë : héritier de la Révolution par ses réformes rationnelles, il en ruine les libertés politiques et prépare le retour de la monarchie sous une forme nouvelle.
XII. Le sacre de Napoléon
Le 2 décembre 1804, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, Napoléon Bonaparte se sacre empereur des Français, sous le nom de Napoléon Ier, en présence du pape Pie VII réduit à un rôle de bénisseur. La cérémonie, minutieusement mise en scène et immortalisée par le tableau de David, est un acte éminemment politique : en posant lui-même la couronne sur sa propre tête, l’empereur signifie qu’il ne tient son pouvoir ni du pape ni de l’ancien droit dynastique, mais d’une légitimité nouvelle, plébiscitée et révolutionnaire dans son principe, monarchique dans sa forme. Le sacre consacre la fin de la République et la transformation de la Révolution en Empire, tout en diffusant à travers l’Europe, par la guerre, les principes civils et juridiques du Code. Il marque le point d’orgue d’un itinéraire qui, parti des guerres de la Révolution, aboutit à une domination continentale.
XIII. La défaite et l’exil de Napoléon
L’Empire porte en lui les causes de sa perte : la tentative d’écraser la Grande-Bretagne par le blocus continental, l’enlisement dans la guerre d’Espagne, surtout la désastreuse campagne de Russie de 1812 qui détruit la Grande Armée, raniment une coalition européenne unie contre lui. La défaite de Leipzig en octobre 1813 entraîne l’invasion de la France et l’abdication d’avril 1814, suivie de son exil sur l’île d’Elbe. Les Cent-Jours, de son retour de l’île d’Elbe à la défaite définitive de Waterloo le 18 juin 1815, se concluent par une seconde abdication. Cette fois, les vainqueurs l’exilent sur le rocher isolé de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, où il meurt le 5 mai 1821. La chute de Napoléon clôt l’ère ouverte en 1789 et le Congrès de Vienne tente de restaurer l’ordre ancien, sans pouvoir effacer durablement les principes de souveraineté nationale, d’égalité juridique et de droits que la Révolution avait semés.
Conclusion
Des années 1760 à 1804, l’Amérique et l’Europe vivent une même crise de l’ordre ancien, mais dans des temporalités et à des prix différents. La révolution américaine, née d’une contestation fiscale, aboutit à une république fédérale dont la symbolique — incarnée jusqu’au billet d’un dollar — célèbre ses pères fondateurs ; la révolution française, née d’une faillite et d’une crise des privilèges, abolit la société d’Ancien Régime par le serment du jeu de paume et la nuit du 4 août, passe par la Terreur et la République, avant de s’achever dans le Consulat et l’Empire de Napoléon, du sacre de 1804 à l’exil de Sainte-Hélène. Mais cette « double révolution », célébrée comme l’aube des droits de l’homme, fut aussi, pour les peuples amérindiens, un moment d’aggravation de leur sort : les massacres de civils et la Piste des Larmes, relus par Roxanne Dunbar-Ortiz comme les expressions d’un colonialisme de peuplement, rappellent que l’universalisme proclamé s’est longtemps accompagné de l’extermination et de la dépossession de ceux qu’il prétendait oublier. L’histoire de ces décennies reste ainsi indissociablement une histoire d’émancipation et une histoire de violences, dont notre présent porte encore les héritages contradictoires.
